Yasmina Khadra: Le Discernement!

Yasmina Khadra’s fiction is marked by a profoundly poetic sensibility and jarring insights into both suffering and joy.

Below is the interview I did with him in 2010. In it he stresses the urgency of intellectual vigilance against extremism, of tolerance of other cultures, and of what he calls a “healthy and persevering transcendence.” 

Khadra points out that stereotyping betrays an appalling intellectual laziness that operates at the expense of curiosity and reflection.

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“Yasmina Khadra” est le pseudonyme de Mohamed Moulessehoul, un écrivain algérien qui a servi dans l’armée de son pays, utilisant ce pseudonyme pour protéger son travail des censeurs durant la guerre civile. Il a quitté l’armée en 2000, parvenu au grade de commandant, afin de consacrer son temps à l’écriture. Il vit à présent à Aix-en-Provence, en France.

Son roman L’Attentat a remporté le Prix des libraires en 2006; la même année, Les hirondelles de Kaboul a été finaliste du prix littéraire international IMPAC de Dublin. Les romans de Yasmina Khadra, traduits à présent en 33 langues, sont connus pour la vivacité de leurs images, la simplicité et l’élégance de leur prose, ainsi que le courage avec lequel cet auteur décrit les effets de l’extrémisme religieux.

Où avez-vous grandi?

Dans des écoles et cantonnements militaires. A Tlemcen d’abord, une ville historique du nord-ouest algérien, près de la frontière marocaine. Mon père m’a inscrit à l’école des Cadets dès l’âge de 9 ans. Ensuite au collège de Koléa, près d’Alger. Puis dans toutes les régions de mon pays, jusqu’au fin fond du Sahara (le Hoggar), et cela au gré de mes mutations d’officier.

Parlez-moi de votre enfance.

Je ne pense pas avoir eu une enfance ordinaire. A 9 ans, j’étais traité comme un adulte. Je devais me conformer à la discipline des armées, au règlement régissant le fonctionnement des écoles des Cadets. Toujours à cet âge, étant l’aîné de ma fratrie, je me suis retrouvé chef de famille. Non, je n’ai pas eu d’enfance du tout. Je ne me souviens pas d’avoir gambadé ou été chouchouté. Je suis rentré dans la vie comme dans une arène. Il me fallait me battre pour avancer, et subir pour apprendre. Quand je regarde ma fille de 10 ans, je n’arrive pas à croire qu’à son âge j’en bavais déjà.

De quelles conditions avez-vous besoin dans votre vie pour être créatif?

L’armée m’a appris à me débrouiller très jeune. Je réussis souvent à me créer les conditions propices à la concrétisation de mes aspirations. J’ai écrit un peu partout, jusque dans les tanks et les hélicoptères. Lorsque je plonge dans mon texte, je disparais de la surface de la terre. Cependant, j’aimerais bien disposer d’un endroit exclusivement conçu pour mon travail d’écrivain. Pour le moment, j’essaye de me contenter de ce que j’ai. Bizarrement, l’isolement ne m’inspire pas. Je ne crois pas pouvoir écrire loin de mes enfants, par exemple. En voyage, je n’arrive jamais à écrire une ligne.

Votre vie de créateur vous a-t-elle changé?

Je n’ai pas changé d’un iota. D’ailleurs, je n’ai pas intérêt à changer. Je suis mon meilleur repère. Certes, la notoriété est pesante, mais je fais avec. Je suis Bédouin, les feux de la rampe ne sauraient me détourner de la lumière de ma condition, une lumière faite de raison, de lucidité, de discernement. Je sais qui je suis, d’où je viens et de qui je tiens. Je suis heureux de me faire des milliers d’amis dans le monde. Mes ennemis ne m’intéressant aucunement; je tente de me réjouir de chaque belle rencontre, de chaque preuve d’amitié, de chaque bout de bonheur.

Certains livres, albums ou films ont-ils été des points de repère dans votre développement créatif? C’est-à-dire, ont-ils inspiré votre évolution et votre travail?

Bien sûr. J’ai toujours dévoré les livres, adoré la musique et je suis passionné par le cinéma. Ma vie militaire était tellement plate, insipide, obsessionnelle qu’il me fallait rêver tous les jours, toutes les nuits, tous les instants. Aussi, chaque livre me proposait une évasion, chaque chanson apaisait mon âme et tous les films m’arrachaient à la monotonie carcérale des casernes pour me catapulter à travers d’autres territoires, pleins d’intensité et de rebondissements. En littérature, je suis la somme de tous les auteurs que j’ai lus. Certains m’ont marqué, à l’instar de Steinbeck et Malek Haddad, d’autres m’ont éveillé à des éléments essentiels de la créativité. J’ai aussi beaucoup aimé la bande dessinée qui m’aura initié au sens du détail et de l’image.

Comment avez-vous trouvé votre nom de plume?

Il s’agit des prénoms de mon épouse. Et elle me les a confiés. À moi d’en être digne.

Que faites-vous pour vous ressourcer après le travail?

Rien de spécial. Quand je termine un livre, je retourne à mes occupations. Je n’aime pas trop prolonger une inspiration. La réalité de tous les jours me rappelle à l’ordre, et je réintègre le chahut du monde et ses dérives.

Pouvez-vous décrire votre processus d’écriture?

Je ne travaille pas à partir de plans. Je commence d’abord par construire mon histoire dans ma tête, je la laisse mijoter pendant des mois ou des années, puis je me mets à l’écriture.

Restez-vous attaché à une idéologie politique ou une croyance religieuse?

J’ai horreur des idéologies. Je suis musulman. Cependant, je reste convaincu que la religion doit se limiter à un choix personnel et libre, que ce choix ne doit pas s’imposer aux autres, car la liberté est essentielle dans l’exercice de la foi. Dès que la religion bascule dans l’engagement politique, elle se substitue à l’idéologie.

Selon vous, quelles sont les origines de l’extrémisme religieux ou les conditions préalables à sa montée?

D’abord l’injustice sociale. Ensuite, les amalgames politico-médiatiques – des amalgames volontaires, lorsqu’il s’agit de manipulation, de stigmatisation et de diabolisation; des amalgames outranciers, lorsqu’il s’agit d’ignorance et de racisme ordinaire.

Qu’est-ce qui peut prévenir l’extrémisme dans une famille, une communauté ou une société? Quel est l’antidote?

Le discernement! C’est l’unique antidote. Le DISCERNEMENT. Et pour qu’il y ait discernement, il faudrait une vigilance intellectuelle, une ouverture sur la culture de l’autre, une transcendance saine et persévérante. Or, les raccourcis et le recours systématique aux stéréotypes trahissent une effroyable paresse intellectuelle qui privilégie le rejet expéditif au détriment de la curiosité et de la réflexion. Ce qui se passe dans le monde, toutes ces réactions malheureuses, faites de peur et de méfiance, relèvent de l’instinct grégaire, preuve que l’humanité est loin d’accéder à la maturité.

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